1_Les objets de la table

 

En céramique se pose d’emblée la question de l'héritage. La céramique étant imprégnée d'une histoire populaire rémanente, elle est souvent associée -de près ou de loin- à sa dimension artisanale et à la notion de contenant, dans le même temps que l'art contemporain s'en empare par d'autres biais. Se pose alors presque systématiquement la question de la fonction de l'objet céramique. Dans mon travail, un objet utilitaire est un objet dont la fonction apparaît de manière évidente, une sculpture céramique est un objet utilitaire détourné de sa fonction.

 

C'est le même objet en « situation d'absurdité ».

 

Je fais des objets en porcelaine rococos inspirés des barbotines italiennes (ces céramiques ornées de fruits et feuillages émaillés collés avec de la barbotine) qui elles-mêmes illustrent cette ambiguïté de l'objet : la coupe est pleine d'éléments réalistes, des éléments organiques figés, qui donnent à la coupe une dimension purement décorative sur la table. Forme de nature morte populaire en volume qui accompagne le temps du repas. De là découle pour moi l'insinuation du style rocaille. Sur mes pièces d'abord utilitaires, les éléments de décor se multiplient jusqu'à saturation, faisant glisser l'appréhension de certains objets. Ceci rend parfois la vaisselle impraticable dans son excès d'ornements et tord notre usage des objets de la table. Chaque élément du service de table est décliné de sa dimension la plus simple et fonctionnelle à sa dimension la plus exubérante. Cela se joue par la surenchère baroque qui vient déformer, ramollir, envahir le contenant. Libérée de cette notion -de contenant- la garniture devient donc un volume indécis en suspension qui relève davantage de l'abstraction. En partant donc de l'objet ordinaire j'emprunte un vocabulaire formel figuratif et une imagerie traditionnelle pour construire une série d'objets céramiques qui sera réuni dans un espace de monstration particulier :  la table.

 

2_L'art populaire sicilien

 

Mon père étant natif de Licata mais appartenant à la vague d'immigrés italien qui a rompu le lien d'appartenance pour des raisons d'intégration dans le pays d'accueil, je suis issue de ces générations qui portent leur origine dans leur nom mais observe un trou noir au niveau des racines culturelles. Investir l'art populaire, c'est renouer avec un inconscient collectif culturel qui s'est retrouvé instinctivement dans mes gestes et mes formes. C'est réinventer un héritage qui m'habite malgré moi en m'appuyant sur des figures typiques qui sont collés, raccommodées, démolies et reconstituées. Parmi elles, les barbotines et les décors de fruits, fleurs et feuillages, le motif récurrent de la pomme de pin qui rappelle nos épis de faîtage traditionnels français et les têtes mauresques couronnées accueillant le basilic. Ces figures traditionnelles sont elles-mêmes le fruit des nombreuses invasions étrangères subies par l’île qui a recueilli ces différentes influences culturelles. Mon travail travail illustre ce collage multiple et polymorphe. De réinvestir des formes et des techniques traditionnelles et de les associer à des tendances formelles plus contemporaines.

 

Je réinvestis techniquement et formellement la tradition pour l'associer à des tendances contemporaine, j'essaye de recycler au mieux un héritage restauré.

 

Par exemple, au niveau du traitement des surfaces, des émaux céramiques traditionnels (l'émail goutte d'huile) flirte avec des aplats de couleurs monochromes et primaires. Quant aux gestes, j'use d'un vocabulaire de gestes techniques acquis lors de formations potières classiques et à l'enrichir d'une gestuelle libre et décomplexée insinuant les manières d'autres corps de métier (geste du boulanger par exemple). Ainsi le contraste se fonde et la cohabitation s'organise par des liens de couleurs ou de formes, chaque motif étant investi à l'excès à des échelles différentes et sur différents objets, se répétant donc dans la variation. Le bougeoir-sculpture anthropomorphe « sicilienne », lorsque je lui coupe la tête, donne naissance à une « tête-coquetier ». Les usages et motifs glissent d'un objet à l'autre, semant la confusion des usages mais réunissant les éléments dans un ensemble plastique cohérent et « bégaillant ».

 

Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu'elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

George Perec, L'infra-ordinaire.